Le Manifeste

Faire le cinéma de la littérature

    Alors que le lecteur est réputé voir ce que le narrateur montre (parfois avec force détails visuels, indications de lumière ou de couleur par exemple) c’est en fait le narrateur qui voit et le lecteur ne fait qu’imaginer ce qui est décrit. C’est de ce constat évident que naît ce que j’appelle « l’écart de voir » :

Dans sa lecture, le lecteur ne voit rien, du moins au delà des mots imprimés sur la page, il lit des phrases, comprend des actions et des concepts, il imagine, sans voir ce qui est raconté.

Au cinéma, Le spectateur par contre sait en voyant ( il voit et entend aussi). Le récit se donne à lui par la mise en scène, la mise en image. Les mots, les dialogues, ne sont pas là pour prendre toute la place, ils sont un moyen parmi d’autres (montage, mise en scène, jeu des acteurs, lieux) et ce qui est dit correspond totalement à l’image comme une confirmation de ce que l’œil voit.

Le  spectateur du livre-film est lui, porté par ces deux champs de la perception, le mot entendu  et l’image. A la fois il voit ce que montrent les images et il imagine de façon décalée ce que les mots lui suggèrent. Peut-être est-il pris dans un double désir, celui de suivre ce qui est énoncé avec précision par le texte et celui de suivre ce que montrent les images. Il est dans cet « écart de voir », il ne fait pas le choix de privilégier l’un ou l’autre, il se laisse envahir ( car il s’agit bien d’un envahissement progressif pour celui qui « jouerait le jeu ») il entre dans un espace inattendu, neuf, subversif et parfois euphorisant, dans lequel, même s’il guette les rapports accidentels qui peuvent se produire entre le texte dit et l’image, il pourra se perdre et se laisse porter dans un champ inhabituel de sa perception, il éprouvera une impression de liberté puisque les images ne seront pas là comme dans le cinéma d’adaptation littéraire pour substituer un imaginaire au sien, mais le laisseront libre, comme dans la lecture pure, de conserver son propre imaginaire.

Comme dans la lecture pure en effet, car il s’agit avant tout de littérature.

On peut avancer, au même titre que l’architecte Henri Gaudin disait que l’architecture est ce rien, ce vide qui se crée entre un bâtiment nouvellement construit et la maison d’en face, que la littérature, la part de la littérature à l’œuvre dans ces livres-films peut être vue comme ce rien, ce vide qui se crée entre l’image vue sur l’écran et l’image venue de la discursivité de la langue, de la « voix off » comme on a l’habitude de la nommer au cinéma alors que ce mot ne dit rien de sa présence proprement « évidente ». 

C’est à cet écart de vision et à ce vide que nous invitent ces livres-films, dans cette double présence, celle des images filmées en plan fixes ou en des travellings sobres et celle des mots qui plus que jamais sont là pour creuser la représentation (oui c’est à cet évidement que l’on assiste) mots qui sont là pour faire entendre, lorsque l’œil s’y laisse prendre, le retrait de la représentation.

En regardant ces « livres-films » c’est cela que l’on voit, ce retrait même de toute possibilité de représentation, on voit la supériorité indépassable de l’imaginaire sur l’image montrée et imposée. La présence à l’écran d’images qui ne « montrent » rien souligne encore davantage ce retrait, en est l’effet révélateur.

Oui, ce qui est montré par les images dans le livre-film, c’est ce rien entre lecture et cinéma, ce retrait, la littérature.

                                                                                           Bernard Collet - 20 juin 2006